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La présidence espagnole de l’Union : nouvelle étape pour la culture ?

La ministre espagnole de la culture, Angeles Gonzales-Sinde, a récemment présenté un vaste programme pour les 6 mois de la Présidence espagnole de l’Union européenne qui vient de débuter. L’objectif n’est pas simplement de donner à voir la grande valeur ainsi que la diversité du patrimoine culturel espagnol, ni de démontrer son lien traditionnellement fort avec la modernité et l’innovation. Non, car cela confèrerait une nouvelle fois à l’Europe une image d’instrument de communication politique nationale. Au contraire, la démarche politique de la ministre et de son gouvernement est en réalité beaucoup plus volontariste, à l’image d’une Espagne qui doit retrouver la dynamique européenne dans laquelle elle se trouvait au début des années 2000.

Il est tout d’abord important de rappeler que la Présidence espagnole s’inscrit dans un nouveau cycle : un trio de présidences mené en coordination avec la Belgique et la Hongrie. Ses grandes priorités se distinguent nettement du trio précédent et tourneront autour de la lutte pour la reprise économique, la citoyenneté européenne du XXIe siècle, l’égalité entre les hommes et les femmes, l’impulsion de l’Europe en tant qu’acteur mondial et la mise en place du Traité de Lisbonne après sa récente entrée en vigueur.

Lors du semestre à venir, ce sont donc deux très importantes réunions des ministres de la Culture de Etats membres qui se dérouleront le 31 mars à Barcelone (autour de la question du développement des industries culturelles à un niveau européen) et le 11 mai à Bruxelles (pour discuter des enjeux de la contribution du secteur au développement régional, de la culture comme moteur du changement économique local et du développement des modèles de contenus numériques). La ministre coordonnera également personnellement plusieurs rencontres autour de la protection du patrimoine culturel européen, de la numérisation du cinéma et de la mobilité des artistes, et souhaite que la Présidence espagnole de l’Union laisse une contribution de long terme pour l’avenir du patrimoine culturel européen.

Elle a ainsi dévoilé les trois priorités de son programme :

  • renforcer l’identité de la culture européenne et promouvoir le tourisme culturel ;
  • promouvoir les cultures numériques et encourager les offres légales des contenus numériques ;
  • faire avancer la culture dans son rôle de moteur du développement économique et social.

Au-delà des priorités ou des axes programmatiques qui sont le lot quotidien de ces grands rendez-vous institutionnels européens et qui pour une bonne partie ne sont que l’application de principes du Traité de Lisbonne, cette Présidence pourrait bien marquer un tournant dans la politique européenne culturelle, notamment au regard des différentes phases de sa préparation et de l’état d’esprit dans lequel cette préparation a eu lieu.

Comme nous l’évoquions en décembre dernier, la préparation de cette Présidence fut tout sauf une mise en commun des moyens de communication gouvernementale à des fins politiciennes mais un travail en profondeur sur les stratégies et les contenus avec les experts de plusieurs pays de l’Union. Nous avions notamment évoqué les différentes rencontres avec les experts britanniques où les questions de l’innovation et de l’action culturelle comme leviers économiques ont été abordées comme aussi importantes pour les industries que pour les territoires.

En tout état de cause, la Présidence espagnole pourrait bien se distinguer fortement des trois Présidences précédentes (française, suédoise et tchèque), Présidences qui en matière de culture n’ont pas permis au secteur culturel de trouver le bon cap, malgré un agenda culturel pourtant ambitieux et structurant mais qui peine à « descendre » au niveau du terrain. Il faut notamment considérer les difficultés entre les échelons local, régional, national et européen qui ont même eu tendance à plonger plus encore les acteurs culturels dans la confusion. Le cas des critères « développement durable » récemment apparus dans les dossiers FEDER en témoigne : aujourd’hui, pour obtenir un financement culturel européen via le FEDER, il faut remplir plus de critères de développement durable que de critères proprement culturels.

Le risque pour tout projet culturel est « dévier » de ses objectifs initiaux en tentant d’intégrer le mieux possible ces critères pour espérer être dans les meilleures conditions d’éligibilité aux financements européens. Ce n’est pas cela le changement de société attendu, y compris par les tenants du développement durable eux-mêmes, et les acteurs culturels en sont pour le moins désorientés.

Le deuxième risque, plus idéologique, est que les acteurs culturels, tout comme le citoyen-consommateur lambda, se voient contraints par la « préoccupation » du développement durable de réorienter leurs projets au détriment de leur mission vocative. On constate déjà que la reconversation verte de nos économies à marche forcée dictée par une nouvelle soif de profit financier est parvenue, à partir d’une extrême sensibilisation des consciences, à pénétrer et bouleverser des secteurs entiers de nos industries et de nos services, déclenchant au-delà de l’effet de mode une frénésie qui n’a rien de spontanné.

Les acteurs de la culture ont fort à faire pour résister à ce phénomène mais le volet environnemental de la « révolution verte » s’étant déjà imposé comme la nouvelle religion capitaliste (galvaudant ainsi sa philosophie initiale), il leur faudra plus que de l’esprit de résistance (qui ne serait en définitive que l’énergie d’un autre désespoir). Lorsqu’on sait l’importance des financements européens dans les financements croisés des projets des acteurs de la culture (jusqu’à 40% du budget total des projets), il y a de quoi s’inquiéter. Il faut d’autant plus s’inquiéter de la prédominance des ces critères ou indicateurs de performance qui appartiennent à la sphère du développement durable, parce que le développement durable dans son acception française n’a pas grand chose à voir avec la réalité des enjeux de soutenabilité de la culture et de l’action des professionnels de la culture.

Si la mise en place de démarches tranversales issues de l’agenda européen de la culture qui intègrent des préoccupations de « développement durable » n’est pas le résultat d’un effort de définition, de co-élaboration et de pédagogie provenant de la réalité de l’action culturelle confrontée aux problématiques de leur durabilité et de leur soutenabilité, les critères seront forcément inadéquats et prêteront à interprétations.

La Présidence espagnole de l’Union européenne est consciente du problème puisqu’elle l’avait clairement posé pendant la préparation de sa Présidence. Il faut désormais intégrer plus fortement l’expersite des acteurs culturels eux-mêmes en leur demandant de participer à la réflexion sur la défintion des critères qui au regard des caractéristiques de l’action culturelle, créent des conditions de « développement durable » dont certains (pas n’importe lesquels, comme nous le verrons dans un prochain post) contribuent à une partie de la soutenabilité de l’action culturelle en Europe.

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Classé dans:Analyses, Gouvernances, Ingénieries, Politiques culturelles, , , , , ,

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