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Plus d’autonomie aux grands établissements publics museaux et patrimoniaux…mais malgré tout des subventions croissantes et des recettes propres insuffisantes

Deux rapports de la cour des comptes, un sur les musées nationaux sur la période 2000-2010, l’autre sur le Centre des Monuments Nationaux pour le Sénat sur une période plus courte 2004-2009, éclairent d’un jour nouveau la problématique d’autonomie des grands établissements publics muséaux et patrimoniaux au regard des objectifs d’augmentation de leurs ressources propres. En effet, ces deux rapports montrent  que nonobstant l’autonomie laissée à ces structures, l’Etat n’a pas diminué au contraire le soutien, sous formes de subventions, dotations et personnels mis à disposition, à celles-ci.

Qu’on en juge sur la période 2000-2010 les musées nationaux ont vu les dépenses budgétaires de l’Etat (subventions de fonctionnement et d’investissement, crédits de personnel) augmenter de 58% de 334M€ à 528M€, soit bien plus que le budget du ministère de la culture qui n’a progressé que de 32% sur cette période. Si une partie de cette augmentation s’explique par un nouvel établissement (le quai Branly) très budgétivore (52M€ de subventions annuelles) et quatre musées rénovés, cela ne saurait expliquer la totalité de cette progression.

Les deux rapports mettent le doigt sur la problématique des personnels payés par l’Etat (Ministère de la Culture) et qui ne figurent pas dans le budget des opérateurs à la notable exception du Louvre, de Beaubourg et du quai Branly, qui rémunèrent tous leurs personnels. Pour des établissements comme Orsay, Versailles ou le Centre des Monuments Nationaux, ces personnels représentent respectivement 2/3, 70% et 36% des personnels travaillant pour ces établissements.

Ainsi, en réintégrant les personnels au prorata des emplois concernés dans les contributions de l’Etat à ces opérateurs, les taux d’autofinancement (c’est-à-dire le ratio des ressources propres sur les dépenses) baissent considérablement à Versailles, Orsay et au Centre des Monuments Nationaux.

  • A Versailles, le taux de subventions de 12% triple, menant à un taux d’autofinancement de seulement 60% à 2/3 (bien loin de la quasi-autonomie revendiquée par le président de l’établissement)
  • Orsay se retrouve dans la norme des musées avec un taux d’autofinancement d’un peu plus de 35% (et non plus 66%)
  • Le Centre des Monuments Nationaux dont le taux d’autofinancement sans prise en compte des personnels payés par l’Etat, s’est effondré de 92% à 77% en 3 ans de 2007 à 2009, se rapproche de la barre des 50% en intégrant les personnels rémunérés par l’Etat.

Parmi ceux qui intègrent leurs personnels en totalité, seuls le Louvre et les arts décoratifs tirent leur épingle du jeu avec pour le 1er 45% d’autofinancement (en forte progression sur la période, de moins de 30 % à 45 %), 42% pour le second, « les mauvais élèves de la classe » étant Beaubourg et le quai Branly avec respectivement 22% et 25% d’autofinancement, malgré des fréquentations élevées (respectivement 3,5 et 1,5 millions d’entrées en 2009).

Le rapport sur les musées reconnaît d’ailleurs que le taux d’autofinancement « cible » des musées nationaux déterminé par la LOLF fixé en 2003 à 43%, réajusté à ce même taux en 2008, est désormais fixé en baisse de 4 points à 39% pour 2011.

Comment expliquer dès lors que dans une conjoncture porteuse (augmentation de fréquentation, inflation de tarif générateur de ressources) ces établissements aient eu recours à plus de subventions, alors que le contraire aurait dû se passer ?

La réponse tient dans plusieurs facteurs :

  • Tout d’abord, l’inflation des personnels des Etablissements Publics Muséaux  avec plus de 1300 Equivalents Temps Plein supplémentaires sur 10 ans dus à 4 établissements publics (Le Louvre, Beaubourg, Quai Branly, Versailles) dont la moitié sur Le Louvre (674 emplois). Si ces emplois sont en partie justifiés par le déploiement de ces établissements, l’exemple du Louvre montre qu’une augmentation de 15 points du taux d’ouverture des salles (de 75% à 90%), soit 20% de progression, a généré une hausse des emplois correspondants de 37%, soit presque le double. L’Etat a donc bien fait d’appliquer la règle de non renouvellement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite à ces opérateurs nonobstant leur protestation.
  • En second lieu, l’augmentation des dépenses de fonctionnement qui, si elle est peu détaillée par le rapport sur les musées nationaux, est clairement pointée du doigt dans le cas du Centre des Monuments Nationaux, avec une augmentation des personnels du siège, qui prennent 3 points d’augmentation à plus de 25% du total, ainsi qu’une croissance considérable des dépenses de communication par rapport à 2007 en 2008-2009 (+60 % des rémunérations d’intermédiaires et honoraires soit + 0,3 M euros et surtout + 24 % des charges externes diverses soit + 1,4 M euros)
  • Enfin, l’Etat « se tirant une balle dans le pied » avec les nouvelles mesures de gratuité sur les 18-25 ans, qui ont nécessité de nouvelles subventions, diminuant ainsi les ressources propres, sans compter que les calculs de compensation de cette gratuité ont dégagé des sur-subventions évidemment non rétrocédées (cas du Centre des Monuments Nationaux avec 1M€ d’écart, 4M€ de subventions alors que la perte de recettes n’a été de fait que de 3M€)

Ainsi, au Louvre, les subventions et dotations de fonctionnement, comme le révèle l’annexe 2 du rapport, ont quasiment triplé de 2000 à 2010 de 43M€ à 115M€ et à Beaubourg, elles ont progressé de 10M€ de 69M€ à 79M€, quand, sur une période plus courte  (2006-2009),  les subventions du Centre des Monuments Nationaux augmentaient elles de 10M€ (passant de 8 à 18M€).

Dans une telle conjoncture, que les subventions de fonctionnement (hors personnel) de ces établissements soient amputés de 5% cette année est donc tout à fait légitime, les établissements devant trouver dans l’augmentation des ressources propres et pas seulement dans les recettes billetterie (c’est-à-dire les entrées), de nouvelles marges de manœuvre.

Le rapport, en agrégeant les résultats de la Réunion des Musées Nationaux qui gère les boutiques des grands établissements aux recettes des musées nationaux, dans un graphique page 54 ne fait que survoler la question des ressources commerciales hors billetterie et notamment boutique, dont on apprend qu’elles représentent 11% à 81M€ des ressources de fonctionnement  du système agrégé musées nationaux + Réunion des Musées Nationaux, les recettes propres des musées en représentant 23% à 178M€.

Or plutôt que comme dans un récent rapport (rapport Benhamou – Thesmar « valoriser le patrimoine culturel français ») mettre l’accent sur les hausses de tarif en arguant que les musées nationaux ne sont pas assez chers par rapport à la concurrence internationale et que leur clientèle étrangère « captive » absorberait cette hausse (18 euros au Louvre est évoqué dans ce rapport, contre un tarif actuel de 10 euros, générant 25 M euros de recettes), thèse que récuse à juste titre la cour des comptes, il vaudrait mieux améliorer la rentabilité des boutiques et des autres espaces commerciaux, où d’importantes marges de manœuvre subsistent.

On apprend ainsi dans le rapport du Sénat / Cour des Comptes sur le Centre des Monuments Nationaux que, malgré une belle progression du chiffre d’affaires commercial des 64 points de vente du Centre des Monuments Nationaux de 8,3M€ à 11,1M€ de 2004 à 2009, soit de 1€ par visiteur à 1,5€ par visiteur, 80% des points de vente sont déficitaires à coût complet ! Ce qui montre les possibilités d’accroissement de ressources, puisqu’on considère qu’un musée ou un monument « bien managé » peut aujourd’hui, à condition d’avoir les leviers sur les recettes commerciales (ce qui n’est pas le cas des musées nationaux avec la Réunion des Musées Nationaux) générer 50% de recettes propres en billetterie et l’autre moitié en boutique / restaurant.

Enfin en conclusion, et même si les investissements et c’est heureux sont de plus en plus financés par l’autofinancement des musées et surtout le mécénat, en complément des subventions d’investissement, on peut comme la cour des comptes se montrer inquiet de l’impact de plus de 700M€ de grands projets programmés dans les années à venir (contre 500M€ sur 2000-2010) sur le fonctionnement de ces établissements et, par voie de conséquence, sur l’augmentation des subventions de l’Etat aux musées.

Or, aucune simulation n’est donnée sur ce point, si ce n’est la certitude que « le MUCEM pourrait impacter le budget du Ministère de la Culture à partir de 2013 dans des proportions comparables à celles du musée du quai Branly, dans le milieu des années 2000 » ! On aurait souhaité un pilotage de l’Etat plus fort sur le système muséal, pour anticiper les années à venir, grief principal que relève la cour des comptes à plusieurs reprises dans ces deux rapports.

Jean-Michel Puydebat*

Du même auteur :

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*Jean-Michel Puydebat est directeur de PV2D, consultant spécialisé dans l’exploitation et le marketing des équipements touristico-culturels

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Classé dans:Analyses, Expériences, Financement de projet, Gouvernances, Ingénieries, Politiques culturelles, , , , ,

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