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C comme culture

Le n°43 de la Revue socialiste (revue de réflexion du Parti socialiste) paru pour le 3ème trimestre 2011 comprenait un dossier intitulé Abécédaire de la France (A comme argent par Jacques Julliard…). Denis Declerck* a été chargé de la notice C comme culture et il nous fait une fois de plus l’amitié de publier ses réflexions sur CEG.

En France, la culture est politique avant d’être un rapport individuel au monde symbolique. Difficile de parler de « culture » sans évoquer notre politique culturelle, ses réussites et ses échecs. Alors que les dépenses culturelles des ménages n’ont cessé d’augmenter depuis 20 ans pour atteindre 34 milliards d’euros en 2009, nous continuons à déplorer l’échec présumé de la démocratisation de la culture ou l’insuffisance des moyens qui lui sont consacrés. Qu’en est-il en réalité ? Où en sommes-nous en matière de culture ? Quels peuvent être les principaux enjeux culturels de la décennie qui vient de s’ouvrir ?

Constatons tout d’abord que la culture est de plus en plus souvent absente du débat et des programmes politiques, à droite comme à gauche.  Et demandons-nous : pourquoi ? 

A la fin des années 1970 la culture restait un territoire à conquérir pour la gauche. Porteur de valeurs de liberté (d’expression, de création), d’égalité (d’accès à ses vertus émancipatrices), de fraternité (tolérance et respect de la culture de l’autre), porté par une dynamique sociale issue des milieux culturels eux-mêmes, mais aussi d’enseignants, de travailleurs sociaux, de militants syndicaux…, l’accès à la culture était synonyme de liberté individuelle et de mieux vivre ensemble. Le combat pour la culture se voulait progressiste et mobilisateur, on pouvait même gagner des élections grâce à lui. Ce fût le cas des municipales de 1977 et de 1983 qui virent de nombreux militants culturels devenir maires, et des présidentielles de 1981.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Parallèlement au développement de l’emploi culturel (430.000 emplois, 2% de la population active en France selon le recensement de 1999), les professionnels ont progressivement adopté une position défensive vis à vis des consommateurs, des militants et des élus. On l’avait connue innovante et généreuse, voici la culture conservatrice et corporatiste. Après le triste épisode d’Hadopi, qui peut encore croire le contraire ? Ce renversement brouille du même coup la perception des valeurs associées à la culture. Ses métiers n’attirent plus les jeunes diplômés, rares sont les élus qui en font encore leur cheval de bataille et, malgré des dispositions fiscales très favorables, le monde économique s’en détourne de façon spectaculaire (de 2008 à 2010, les sommes consacrées au mécénat culturel sont passées de 975 à 380M€ et ne représentent plus que 19 % du mécénat contre 39 % en 2008 selon l’enquête ADMICAL – CSA de 2010).

Que s’est-il passé ?

Non seulement la culture ne fait plus gagner la gauche aux élections mais elle peut même les lui faire perdre. La « gauche culturelle » est l’une des responsables de la dispersion des voix de gauche au 1er tour de l’élection présidentielle de 2002. Puis vînt l’été 2003 et son cortège de festivals annulés. Le carrosse est devenu citrouille, et les artistes des travailleurs ou des patrons comme les autres voire « pires », car plus précaires ou plus exploiteurs. Les professionnels de la culture se désintéressent de la politique, comme d’autres pans du corps social, les élus prennent leurs distances avec un milieu de râleurs patentés disposant d’un fort pouvoir de nuisance.

 Pour nombre d’élus de gauche, le bilan de Jack Lang est indépassable. Ceux qui, comme Catherine Trautman, se sont risqués au changement de paradigmes (mise en valeur de l’action culturelle, désacralisation de la figure du « créateur) ont subi les foudres des professionnels du spectacle et s’en sont allés. Jean-Jacques Aillagon puis Renaud Donnedieu de Vabres, impuissants face à la crise ouverte par la réforme du régime de l’intermittence, Christine Albanel, incapable de trouver une issue aux Entretiens de Valois sont également tombés sous les coups du monde du spectacle. L’actuel ministre de la culture, bien que sous tutelle de l’Elysée et flanqué pendant deux ans d’un Conseil de la Création Artistique, ne s’en sort pas mieux que les autres.

Alors que faire ?

Peut-on ré – enchanter le rapport entre artistes et politiques ? C’est très improbable, mais il est possible de jeter les bases d’une nouvelle alliance entre art, culture et société. Est-il envisageable de recréer un rapport sain entre les milieux culturels et les élus de gauche, les uns se comportant de façon moins corporatiste, les autres cherchant à comprendre au lieu de compatir ? Sans doute, à condition qu’ils acceptent de confronter leurs objectifs respectifs et de se livrer à un examen précis des conditions économiques et sociales de leur réalisation.

C’est moins romantique, mais c’est plus simple à comprendre pour un citoyen en général et un élu en particulier.

En 2012, la gauche devra relever trois défis majeurs

En premier lieu, car c’est la base de toute politique émancipatrice qui vise à la fois la construction de la personne et celle de la citoyenneté, il s’agit d’offrir un accès généralisé à une véritable éducation artistique et culturelle, dès le plus jeune âge et tout au long de la vie.

Pour y parvenir, l’école et les mouvements d’éducation populaire devront être mobilisés autour de cet objectif, tout comme l’audio-visuel public ainsi qu’un « service public de la culture à domicile » qui reste à créer au plus vite (sur ce sujet voir l’article d’Olivier Donnat « En finir (vraiment) avec la démocratisation de la culture » in OWNI).

Il faut également garantir l’expression de la diversité culturelle dans l’espace public physique ou numérique. L’espace symbolique national doit continuer à porter les valeurs universelles de la République mais il doit également refléter la diversité ethnique, religieuse ou culturelle qui fait le quotidien de nos villes et de nos quartiers. Nos établissements culturels subventionnés sont trop timides sur ce point, se réfugiant le plus souvent derrière un universalisme de façade. Les industries culturelles paraissent plus audacieuses, mais elles se bornent le plus souvent à une approche « marketing » qui ne saurait suffire à saisir toute la complexité du réel. Au final, les contenus présentés dans les lieux culturels ou via le numérique rendent assez mal compte de la diversité et du métissage de notre espace national.

Il convient enfin de permettre aux filières de production et de diffusion artistiques de trouver leur équilibre économique, en cohérence avec la réglementation européenne. Pas de démocratie culturelle sans pluralisme des contenus produits et diffusés. Prenant acte que la culture est désormais un véritable monde économique et social (environ 50 milliards d’euros, plus de 3% du PIB), la gauche doit passer d’une logique de subvention à une logique de régulation et d’incitation.

Pour relever ces défis, nous aurons besoin d’une organisation beaucoup plus décentralisée, sans se passer pour autant d’une vision et d’une impulsion nationales.

L’Etat est le mieux placé pour piloter la stratégie et réguler le secteur. En transférant progressivement ses moyens d’action aux Régions ou agences spécialisées dans l’accompagnement des filières artistiques et culturelles (sur le modèle du CNC ou du CNL), il leur permettra d’agir au plus près des réalités des acteurs. L’échelon local, essentiel pour la cohésion sociale, sera pleinement opérationnel pour développer l’éducation artistique et les pratiques en amateur, ou pour favoriser l’expression de la diversité culturelle dans l’espace public. Ainsi réorganisée, l’action de la République retrouverait un peu de cohérence et de lisibilité. Le citoyen – contribuable y verrait plus clair. Le professionnel saurait de nouveau à quoi il sert. L’élu redeviendrait garant de l’intérêt général. Chacun essayant de saisir la complexité d’un monde en perpétuelle mutation.

Denis Declerck

Du même auteur :

*Denis Declerck est directeur de l’action culturelle à la communauté d’agglomération d’Evry Centre Essonne. Avant cela, il a été directeur de théâtres à Vienne (1989-1992) puis à Béziers (1992 – 1999) avant de rejoindre le ministère de la culture : conseiller théâtre et action culturelle à la DRAC Nord Pas de Calais (1999 – 2004) puis inspecteur (2004 – 2009). Il a notamment été le coordonnateur et le rapporteur général des Entretiens de Valois. Denis Declerck est titulaire du Master 2 “Direction de projets culturels” délivré par l’Observatoire des Politiques Culturelles  et Sciences – Po Grenoble (1997).

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